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ST 06

Institutions diplomatiques, recompositions des régimes et transformation de l’État

Diplomatic institutions, political regimes and transformation of the state

Responsables scientifiques :

Yohanan Benhaïm (Institut Français d’Études Anatoliennes) yohanan.benhaim@ifea-istanbul.net
Guillaume Beaud (CERI-Sciences Po) guillaume.beaud@sciencespo.fr

 

Depuis deux décennies, l’école anglaise des relations internationales, dans le sillage d’une nouvelle littérature distinguant les études diplomatiques comme sous-domaine des théories des relations internationales (Hocking 1999, Hocking et Spence 2005, Constantinou, Kerr et Sharp 2016), s’est attachée à penser le rôle de l’institution diplomatique dans l’établissement de normes au sein de la société internationale et des relations interétatiques (Wiseman 2011). Le travail d’Iver Neumann (2002) a amorcé une sociologie des institutions diplomatiques et donné à voir les avantages de la méthode ethnographique pour étudier comment les dynamiques institutionnelles (normes, recrutement, carrières…) contribuent à définir la manière dont les États appréhendent et conduisent leur politique étrangère (Neumann 2012, Lequesne 2017).

Ces travaux tendent toutefois à minorer que l’institution diplomatique s’inscrit, en tant qu’appareil administratif, au cœur de processus historiques de formation de l’État et d’arrangements liant État et régime politique. Si la sociologie des institutions et des pratiques diplomatiques reste fortement liée à l’analyse de la politique étrangère (Ekman 2013, Levaillant 2016, Lequesne 2017), elle ne s’inscrit en effet  que rarement dans un dialogue avec la sociologie de l’administration et de l’action publique (Haglund 2015, Meijer et Genieys 2018), ou l’étude des régimes politiques. Comme l’explicitait Jan Melissen : « L’accent prédominant mis par les études diplomatiques sur la diplomatie en tant qu’institution, (…) s’est fait au détriment de l’exploration du lien entre le pouvoir et la diplomatie » (Melissen 2011).

Or la relation entre recompositions politiques et transformations de l’État est au cœur du renouveau néo-institutionnaliste de l’étude de l’État (Evans et al. 1985), qui a ouvert la voie à une abondante littérature sur des contextes de démocratisation, en Europe post-1945 (Rouquet 1993, Baruch 2003, Gravier 2004), et dans les anciens pays communistes (Minck et Szurek 1998, Jobard 2003). De même, en contextes autoritaires, la traditionnelle division du travail entre littératures sur l’État et sur les régimes (Slater et Fenner 2011) a laissé place à des travaux replaçant l’État et ses bureaucraties au cœur de transformations de régimes (Slater 2010, Hassan 2020, Wang 2022, Baczko et Dorronsoro 2023). Cependant, à de rares exceptions (Benhaïm 2021, Beaud 2022, 2023), souvent issus de travaux d’historiens (Dullin 2001, Gürpınar 2013, Six 2017), l’étude des acteurs diplomatiques est absente des travaux interrogeant les modalités de transformation des régimes politiques.

Cette section thématique entend défendre le caractère heuristique de l’examen des arrangements entre institution diplomatique et régimes politiques pour rendre compte des recompositions plus larges de l’État en période de changement pluriels (révolution, démocratisation, coup d’État, reprise autoritaire, décolonisation, sécession…). Toute recomposition politique génère en effet un même dilemme pour les nouveaux gouvernements, dans ses relations avec le ministère de Affaires étrangères : si les nouveaux régimes sont tentés de refondre radicalement l’institution diplomatique pour maximiser leur loyauté, ils entendent également s’assurer du maintien d’un certain niveau de compétence, comme il a été montré sur d’autres administrations (Hood et Lodge 2006). Nous entendons ainsi explorer la manière dont les pratiques professionnelles des diplomates, leurs interactions avec d’autres secteurs de l’administration, mais aussi les modalités de recrutement, de formation, de politisation, ou d’organisation des carrières évoluent lors de périodes de changement politique et participent en retour à consolider les dynamiques de transformation des régimes. Résolument comparative, cette section encourage à ce titre les propositions de communications portant sur des périodes historiques et espaces géographiques divers. Elle entend particulièrement valoriser les propositions portant sur des États extra-occidentaux afin de combler leur faible représentation en sociologie de l’État et en études diplomatiques.

 

In the past two decades, the English school of international relations, that emerged of a new literature distinguishing diplomatic studies as a sub-field of international relations (Hocking 1999, Hocking and Spence 2005, Constantinou, Kerr, Sharp and Wiseman 2016), has focused on the role of the diplomatic institution in establishing norms within international society and inter-state relations (Wiseman 2011). The work of Iver Neumann (2002) initiated a sociology of diplomatic institutions and showed the benefits of ethnography as a method to study how institutional dynamics (shared norms, organisation of recruitment, careers, etc.) shape the states’ behaviour and foreign policy (Neumann 2012, Lequesne 2017).

However, this scholarship has downplayed that diplomatic institutions, as administrative apparatuses, are themselves fashioned by historical state-making processes, and are governed by arrangements linking states to political regimes. While the sociology of diplomatic institutions and practices remains closely linked to the analysis of foreign policy (Ekman 2013, Levaillant 2016, Lequesne 2017), there is only few attemps of dialogue with the sociology of administration and public action (Haglund 2015, Meijer and Genieys 2018), or the study of political regimes. As Jan Melissen argues: “the predominant focus in diplomatic studies is on diplomacy as an institution, as well as on process, change and innovation in diplomatic modes, has been to the detriment of exploring the power-diplomacy nexus” (Melissen 2011).

The relationship between political recompositions and transformations of the state is at the heart of the neo-institutionalist revival of the study of the state (Evans et al. 1985), which paved the way for an abundant literature on contexts of democratisation in post-1945 Europe (Rouquet 1993, Baruch 2003, Gravier 2004, Vincent 2022) and in the former communist countries (Minck and Szurek 1998, Jobard 2003). Similarly, in authoritarian contexts, the traditional division of labour between literature on the state and on regimes (Slater and Fenner 2011) has given way to works that place the state and its bureaucracies at the heart of regime transformations (Slater 2010, Hassan 2020, Wang 2022, Baczko and Dorronsoro 2023). However, with rare exceptions (Benhaïm 2021, Beaud 2022, 2023), often stemming from the work of historians (Dullin 2001, Gürpınar 2013, Six 2017), the study of diplomatic actors has remained absent from works questioning the modalities of political regime transformation.

This thematic section aims to fill this theoretical gap, by advocating for the heuristic character of examining the arrangements between diplomatic institutions and political regimes in order to account for the broader recompositions of the state in periods of plural change (revolution, democratisation, coup d’état, authoritarian revival, decolonisation, secession, etc.). Any political recomposition generates a similar dilemma for new governments in their relations with the Ministry of Foreign Affairs: while new regimes are tempted to radically overhaul the diplomatic institution in order to maximise their loyalty, they also want to ensure that a certain level of competence is maintained (Hood and Lodge 2006). Our aim is to explore how the professional practices of diplomats, their interactions with other sectors of the state, and the ways in which recruitment, training, politicisation and career evolve during periods of political change, and in turn help to consolidate the dynamics of regime transformation. This section is resolutely comparative, and therefore encourages proposals for papers covering a variety of historical periods and geographical areas. It is particularly keen to encourage proposals focusing on non-Western case studies.

 

REFERENCES

Baruch, O. (sous la dir.) (2003), Une poignée de misérables. L’épuration de la société française après la Seconde Guerre mondiale, Paris, Fayard.

Baczko, A, Dorronsoro, G. (2023). Une révolution bureaucratique avortée. Les énarques et l’État au Mali. Politique africaine, 67(3), 75–96.

Beaud, G. (2022). The Making of a Diplomatic Elite in a Revolutionary State: Loyalty, Expertise and Representativeness in Iran’s Ministry of Foreign Affairs. In Lequesne, C. (Ed.) Ministries of Foreign Affairs in the World. Actors of State Diplomacy (pp. 89–115). Leiden: Brill.

Beaud, G. (2023). Negotiating Public Service Bargains in Postrevolutionary Times: The Case of Iran’s Diplomatic Corps. Governance, 36(3), 909–931.

Benhaïm, Y. (2021) À la conquête de l’État. Politique étrangère et transformation du champ politico-administratif en Turquie. Thèse de doctorat non publiée, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Constantinou, C., Kerr, P., Sharp, P. (2016), The Sage Handbook of Diplomacy, Sage Publications.

Dreyfus, F. (2004). L’administration dans les processus de transition démocratique. La Sorbonne.

Dullin. S (2001). Des hommes d’influences : les ambassadeurs de Staline en Europe, 1930-1939. Paris, Payot.

Evans, P., Rueschemeyer, D., Skocpol, T. (1985). Bringing the State Back In. Cambridge, Cambridge University Press.

Ekman, A. (2013). The Shaping of National Diplomatic Practices : Chinese Diplomacy as a Case Study. PhD Thesis, Sciences Po Paris.

Gravier, M. (2004). Dénazification et décommunisation dans la fonction publique allemande : deux politiques d’épuration ? In Dreyfus, F. (Ed.) L’administration dans les processus de transition démocratique (pp. 45–70). Paris, Publications de la Sorbonne.

Gürpınar, D. (2013). Ottoman Imperial Diplomacy: A Political, Social and Cultural History. London, Bloomsbury Publishing.

Haglund, E. (2015). Striped pants versus fat cats: Ambassadorial performance of career diplomats and political appointees. Presidential Studies Quarterly, 45(4), 663–678.

Hassan, M. (2020). Regime threats and state solutions: bureaucratic loyalty and embeddedness in Kenya. Cambridge, Cambridge University Press.

Hocking, B. (1999), Foreign ministries. Change and adaptation, Palgrave Macmillan.

Hocking, B. (2005), Spence, D., Foreign ministries in the European Union. Integrating Diplomats, Palgrave Macmillan.

Hood, C., Lodge, M. (2006). The politics of public service bargains: reward, competency, loyalty – and blame. Oxford, Oxford University Press.

Jobard, F. (2003). Usages et ruses des temps l’unification des polices berlinoises après 1989. Revue française de science politique, 53, 351-381.

Lequesne, C. (2017). Ethnographie du Quai d’Orsay. Les pratiques des diplomates français. Paris, CNRS Éditions.

Lequesne, C. (Ed.) (2022). Ministries of Foreign Affairs in the World. Actors of State Diplomacy. Leiden, Brill.

Levaillant, M. (2016), Inde, une diplomatie sous-dimensionnée, Thèse de doctorat en science politique, Sciences Po Paris.

Meijer, H., and Genieys, W. (2018), « Sociologie de l’action publique et la politique étrangère », in Lequesne, C. and Meijer, H. (Eds), La politique étrangère: approches disciplinaires. University of Montreal Press.

Mink, G., and Szurek, J.C. (1998), « L’ancienne élite communiste en Europe centrale : stratégies, ressources et reconstructions identitaires », RFSP, Vol. 48, 3-41.

Murray, S., Sharp, P., Wiseman, G., Criekemans, D., & Melissen, J. (2011). The Present and Future of Diplomacy and Diplomatic Studies. International Studies Review, 13(4), 709–728

Rouquet F. (1993), L’épuration dans l’administration française. Agents de l’État et collaboration ordinaire. CNRS Éditions.

Six, P.-L. (2017). The Party Nobility. Cold War and the Shaping of an Identity at the Moscow State Institute of International Relations (1943-1991). PhD Thesis, European University Institute.

Slater, D. (2010). Ordering power: contentious politics and authoritarian leviathans in Southeast Asia. Cambridge, Cambridge University Press.

Slater, D., Fenner, S. (2011). State power and Staying Power: Infrastructural mechanisms and authoritarian durability. Journal of International Affairs, 6(1), 15–29.

Wang, Y. (2022). The rise and fall of imperial China: the social origins of state development. Princeton, Princeton University Press.

Session 1
Discutant : Guillaume Beaud (Sciences Po, Centre de Recherches Internationales) 

Appareils diplomatiques, (dé)politisation et (re)formation de l’État

Adélaïde Martin (Université Paris-Nanterre, Institut des Sciences Sociales du Politique), Observer l’appareil d’État cambodgien post-khmer rouge à-travers les trajectoires et les carrières des diplomates (1979-2023)

Romain Damien (Mésopolhis), La mise en administration de la diplomatie palestinienne. Une dépolitisation de façade de la période post-Arafat ?

Politique étrangère et régime politique

Manon Laroche (Université Paris, Panthéon-Assas, Centre Thucidyde), La fabrique de la politique étrangère égyptienne : symptôme de la nature du régime égyptien

Manon-Nour Tannous (Université de Reims Champagne-Ardenne), Des voix concurrentes : les fabriques diplomatiques syriennes de 2011 à 2014

Session 2
Discutant : Yohanan Benhaïm (Institut Français d’Études Anatoliennes)

Loyautés étatiques, loyautés partisanes

Pierre-Louis Six (ENS, PSL), Fin de Parti pour une diplomatie d’État ? Les voies/x partisanes d’un changement diplomatique en URSS (1985-1991)

Jérôme Doyon (Sciences Po), Diplomates du Parti : Changements institutionnels et carrières diplomatiques en Chine sous Xi Jinping

Changement politique et diplomatie régionale

Andreea Budeanu (Center for Security, Diplomacy and Strategy, Vrije Universitat Brussel), La lecture chinoise de l’Europe : de Hu Jintao à Xi Jinping

Adrien Fauve (Institut Français d’Études sur l’Asie Centrale), Staffing the Eurasian Economic Union: between Regional Diplomacy and State Transformation

BEAUD Guillaume guillaume.beaud@sciencespo.fr

BENHAÏM Yohanan yohanan.benhaim@ifea-istanbul.net

BUDEANU Andreea andreeaioana.budeanu@inalco.fr

DAMIEN Romain damien.romain@orange.fr

DOYON Jérôme jerome.doyon@sciencespo.fr

FAUVE Adrien adrien.fauve@gmail.com

LAROCHE Manon manon.laroche@hotmail.fr

MARTIN Adélaïde adelaide.mrtn@gmail.com

SIX Pierre-Louis pierre-louis.six@eui.eu

TANNOUS Manon-Nour manon.nour.tannous@gmail.com