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États infaillibles ? Fragmentation des institutions et institutionnalisation du chaos

Unfailing States ? Institutional Fragmentation and Institutionalization of Chaos

Responsables scientifiques
Marie Vannetzel (CNRS, CURAPP-ESS) marie.vannetzel@gmail.com
Maaï Youssef (CESSP-Paris 1 Sorbonne) maai.youssef@gmail.com

L’expression d’ « États infaillibles » est construite de façon quelque peu provocatrice pour donner à penser ces États qui, par certains aspects, pourraient volontiers être classifiés en situation alarmante ou critique dans les index internationaux de fragilité, mais qui, par d’autres aspects, offrent l’image de – et la croyance en – une étonnante stabilité, souvent résumée, à défaut de l’analyser, à l’existence d’un « État profond ». Comment certains États parviennent-ils à maintenir leur stabilité, leur emprise territoriale et leur capacité de régulation alors qu’ils sont pris dans des contextes de grande vulnérabilité (extrême pauvreté, haut degré de violence criminelle, faillite financière…) ? Comment analyser la conjonction de dynamiques de fragmentation institutionnelle et de reproduction de l’armature étatique ?
La gageure de cette section est d’initier des comparaisons permettant d’élaborer un cadre conceptuel à même de donner prise sur ces motifs contradictoires, sans toutefois reproduire, en creux, les impensés normatifs de « l’approche westphalienne de la sécurité et du développement » (Nay, 2013), ni retomber dans le débat éculé autour du binôme État fort/État faible (Migdal, 1988, 2001). Deux axes, l’un plaçant la focale sur les institutions étatiques, l’autre sur les espaces dits « laissés vacants par l’État », organiseront la comparaison.

Axe 1: Fragmentation des institutions
Le premier axe vise à tenir ensemble les deux formes, en apparence hétérogènes, de fragmentation institutionnelle composant l’ambivalence de l’État infaillible: d’un côté, la déliquescence des institutions (leurs difficultés à administrer, à délivrer les services de base à la population…); de l’autre, l’importance des « complexes de pouvoir » transversaux aux institutions officielles, consolidés sous la façade de ces dernières mais fondant, d’une certaine façon, leurs capacités régulatrices. Cet axe s’inscrit alors explicitement dans le cadre du programme d’investigation établi par Michel Camau et Gilles Massardier: il s’agira d’appréhender l’État par le biais de l’articulation composite entre des « régimes partiels de régulation », compris comme sites fragmentés de négociation et d’élaboration de la décision autour d’arrangements sectoriels et/ou locaux (Camau, Massardier, 2009). L’enjeu, à la fois empirique et théorique, sera de documenter, en partant d’une institution ou d’une politique publique, les relations entre « complexes de pouvoir », « régulateurs officiels de l’État », mais aussi « agences de standardisation ou d’ajustement » (organisations internationales, bilatérales…) (Eboko, 2015). Comment l’objectivation de ce « régime partiel de régulation » éclaire-t-elle les procédés de rétention de l’information, l’omniprésence des labyrinthes administratifs, ou l’intrusion des acteurs sécuritaires ou criminels ? Comment comprendre les logiques de fragmentation comme modes, paradoxaux peut-être, de régulation ?

Axe 2: Institutionnalisation du chaos
De l’étude de la fragmentation institutionnelle développée dans l’axe 1, ressort un élément concomitant aux situations que nous choisissons d’étudier : le « chaos ». La fragmentation institutionnelle crée des brèches et des carences qu’investit une multitude d’acteurs, par intérêt, par nécessité, par contrainte. Articulations et « désarticulations » (Bataillon, 1993) entre ces composantes participent à un « chaos » qui, de prime abord, ressemble à « une force anonyme et incontrôlable qui s’affranchit des déterminations sociales » (Pécaut, 1996-1997).
Pourtant, l’hypothèse que nous faisons, dans le prolongement des travaux sur les « modes de gouvernement indirect » (Hibou, 2011), est que ce « chaos » constitue une forme d’organisation sociale de l’emprise étatique. C’est dans les interstices où l’État ne semble plus présent, que l’on peut tenter d’explorer et de scruter, empiriquement et loin d’une normativité surplombante, ce qui paraît constituer sa fragilité, son incapacité, mais qui relève de manières plurielles – consensuelles, négociées, conflictuelles, violentes etc. – de réguler. Comment l’État intervient-il, concrètement même si discrètement, dans la régulation de pratiques qui pourraient/devraient être l’objet de politiques publiques mais qui ne le sont pas officiellement ? Dans quelle mesure cette intervention est-elle véritablement « indirecte » ? Ces déficits étatiques sont-ils réellement des défaillances ? Quand des pans entiers d’une activité économique ou sociale fonctionnent de façon informelle, cela peut au contraire être analysé comme l’institutionnalisation d’un chaos, défini comme mode de régulation où l’informalité est partie intégrante d’une manière spécifique de gouverner (Elyachar, 2005 ; Sims, 2012). Il s’agira de spécifier ce que l’on appelle, faute de mieux, informalité, et de rendre compte, au plus près, des pratiques qui paraissent des solutions aléatoires et chaotiques palliant aux manquements de la législation ou de l’action étatique, mais qui sont en réalité articulées, investies, voire institutionnalisées, par les « complexes de pouvoir » ou les régulateurs officiels de l’État.

The expression of “Unfailing States” is constructed in a provocative way. These States, somehow, could be classified as being in alarming or critical situation in international fragility indexes. But they also show a surprising stability that is commonly referred to the strength of a so-called “deep State”. How can we explain the maintenance of the stability, territorial control and regulation capacities of some States in vulnerable contexts (extreme poverty, high levels of criminal violence, financial bankruptcy …)? How to analyze the mix of institutional fragmentation and reproduction of the State structures? We intend to tackle these questions in this thematic section.
The challenge of this section is to initiate comparative basis for developing an operational framework of analysis. We hope to be able to explain seemingly contradictory realities, without reproducing the normative Westphalian approach, or fall back into the hackneyed debate around the binomial strong State / weak State (Migdal, 1988, 2001). The comparison is divided into two axes. One focuses on the State institutions while the other one analyses the spaces supposedly “left vacant by the State”.

1. Fragmentation of institutions
The first axis aims to hold together the two forms of institutional fragmentation that constitute the ambivalence of the unfailing State. The first one is the decline of institutions (such as the their lack of capacity to administer and to deliver basic services to the population); the second one is the importance of “power complexes” which are consolidated under the facade of official institutions but constitute their governmental capacities. This fits explicitly in the framework of the investigative program established by Michel Camau and Gilles Massardier: it aims to understand the State through the complex articulation between “partial regimes of regulation”, understood as fragmented sites of negotiations and of decision-making within sectorial and/or local arrangements (Camau, Massardier, 2009). The challenge, both empirical and theoretical, will be to document, starting from an institution or a public policy, the relationship between “power complexes”, “official regulators of the State”, and “standardization or balancing agencies” (international organizations, bilateral arrangements…) (Eboko, 2015), which structures the “partial regime of regulation” in question. How does this analysis make sense of the opacity, the retention of information processes, the omnipresence of administrative mazes, or the intrusion of security or criminal actors? How can we understand the logic of fragmentation as paradoxical modes of regulation?

2. Institutionalization of chaos
From the study of institutional fragmentation developed in the first axis, emerges a concomitant element related to the situations that we study: “chaos”. Institutional fragmentation creates gaps and deficiencies that are used by a multitude of actors, by interest, by necessity or by constraint. Articulations and “disarticulations” (Bataillon, 1993) between these aspects are part of a chaotic situation. This “chaos”, at first glance, looks like “an anonymous, uncontrollable force that overcomes the social determinations”(Pécaut, 1996-1997).
Yet, as an extension of the work on “indirect forms of government” (Hibou, 2011), our working hypothesis is that this chaos is a form of social organization related to the state apparatus. It is in the interstices where the State seems absent that we can try to explore and examine empirically – and far from an overhanging normativity – its fragility, its inability, but also the ways it regulates. How does the State intervene, concretely though discreetly, on practices which could/should be the subject of public policies but which are officially not? How far is this intervention truly “indirect”? And to which extent are these deficits of State unintentional breakdowns of the State? When whole sections of an economic or social activity work informally, it can be analyzed as an institutionalization of chaos, defined as a mode of control in which informality is part of a specific way of governing (Elyachar, 2005; Sims, 2012). We will intend to specify what is called, by lack of a better term, informality, and to closely analyze practices that seemed to be random and chaotic solutions at first sight. While these practices seem to overcome the shortcomings of legislation or public action, they may actually be articulated and invested, or even institutionalized, by the “power complexes”, or by the official regulators of the State.

REFERENCES

Bataillon, G., « L’action humanitaire des ONG françaises en Amérique Centrale : entre bureaucratie humanitariste et nouvelle vision de l’humanité », Cultures & Conflits, 1993.
Camau, M., Massardier, G., Démocraties et autoritarismes – Fragmentation et hybridation des régimes, Karthala, 2009.
Eboko, F., “Vers une matrice de l’action publique en Afrique ? Approche trans-sectorielle de l’action publique en Afrique contemporaine”, Questions de recherche, CERI, N°45, 2015.
Elyachar, J., Markets of Dispossession: NGOs, Economic Development, and the State in Cairo, Duke University Press, 2005.
Hibou, B., Anatomie de la domination, La Découverte, 2011.
Migdal, J.S., Strong societies and Weak State. State-Society Relations and State Capabilities in the Thirld World, Princeton, Princeton University Press, 1988.
Migdal, J.S., State in Society, Studying how State and Society Transform and Constitute One Another, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.
Nay, O., “Fragile and failed states: Critical perspectives on conceptual hybrids”, International Review of Political Science, 0 (0), pp.1-16, 2013.
Pécaut, D., « De la banalité de la violence à la terreur : le cas colombien », Cultures & Conflits, 24-25, 1996- 1997.
Sims, D., Understanding Cairo, The Logic of a City Out of Control, The American University in Cairo Press, 2012.

Discutant-e-s : Myriam Catusse (CNRS, IREMAM-IFPO et Olivier Nay (Paris 1 Sorbonne, CESSP)

Axe 1 / Fragmentation des institutions

Yohanan Benhaïm (CESSP-Paris 1 Sorbonne), La politique étrangère de l’Etat profond. L’armée et les acteurs privés, coproducteurs de la politique turque vis-à-vis de la région kurde d’Irak (1994 – 2008)

Raphaëlle Chevrillon-Guibert (IRD-PRODIG), État développeur VS État contesté ? Le contrôle et la distribution des ressources économiques au cœur de l’État soudanais

Pierre France (CESSP-Paris 1 Sorbonne), De l’or en Baal. Etat et finances publiques dans le Liban de la guerre civile

Giulia Romano (CERI-Sciences Po), Poursuivre des chemins de durabilité dans une ville chinoise ? L’Etat local chinois et l’institutionnalisation de l’incertitude : un aperçu à partir du cas de Yangzhou

Axe 2 / Institutionnalisation du chaos

Maya Collombon (IEP Lyon, Triangle), Gouverner la Caraïbe. Le gouvernement sandiniste et la côte atlantique du Nicaragua

Laurent Gayer (CNRS, CERI-Sciences Po), Les lois du désordre. Le capitalisme sauvage de Karachi en procès

Julian Quintero (Sophiapol-Paris X Nanterre), L’ordre dans le chaos : Négociations pour l’institutionnalisation de l’ordre social dans une zone de conflit armé en Colombie

Yohanan Benhaïm (CESSP-Paris 1 Sorbonne)

La politique étrangère de l’Etat profond. L’armée et les acteurs privés, coproducteurs de la politique turque vis-à-vis de la région kurde d’Irak (1994 – 2008)
Cette contribution se propose de discuter le paradigme de l’Etat fort en Turquie à travers l’étude d’une politique publique située à la croisée des questions sécuritaires et de politique étrangère : la politique de la Turquie par rapport au Kurdistan d’Irak entre 1994 et 2008. Ce dossier de politique étrangère cristallise de nombreuses représentations sur le fonctionnement de l’Etat en Turquie, notamment la centralité et l’omnipotence de l’institution militaire durant ces années, en particulier dans le cadre de dossiers en lien avec la lutte contre le PKK. L’hypothèse principale de cette contribution est que ce dossier d’action publique constitue bel et bien un monopole de l’armée, mais que ce dernier se fonde sur des processus de coproduction avec des acteurs privés. Partis politiques turkmène d’Irak, diaspora turkmène en Turquie, experts turcs sur la région, fondations privées, participent ainsi autant à la définition qu’à la mise en œuvre de la politique turque au Kurdistan d’Irak pendant ces années. L’étude des reconfigurations de cette communauté de politique publique sécuritaire après la démilitarisation du système politique turc met en lumière les continuités de ces pratiques de coproduction de l’action publique dans la Turquie de l’AKP, remettant ainsi en question l’idée selon laquelle l’arrivée du parti islamiste au pouvoir représente une rupture radicale par rapport au régime sécuritaire.

This contribution aims to study a public policy located at the crossroads between security and foreign policy issues: Turkish policy towards Iraqi Kurdistan between 1994 and 2008. The main assumption of this contribution is that the army has been able to develop a monopoly on this file paradoxicaly due to its ability to develop partnerships with private actors. Turkmen political parties in Iraq, the Turkmen diaspora in Turkey, Turkish experts on the region or private foundations participated to the definition and/or the implementation of Turkish policy in Kurdistan of Iraq during these years. This contribution is aiming at studying the genesis and evolution of this securitarian community of public policy. The demilitarization process of the Turkish political system during the 2000’s has transformed the structure of this policy network. However, even after the AKP government took the control of the file, similar practices of public-private partnerships are still determining the foreign policy process.

Raphaëlle Chevrillon-Guibert (IRD-PRODIG)

État développeur VS État contesté ? Le contrôle et la distribution des ressources économiques au cœur de l’État soudanais
La perte de l’économie pétrolière liée au Sud-Soudan devenu indépendant en 2011 associée à la baisse mondiale des cours du pétrole a plongé le Soudan dans une crise économique dramatique. Ce contexte économique difficile constitue un véritable défi pour le régime qui avec la manne pétrolière avait entrepris de s’affirmer comme un « État développeur ». Les choix du gouvernement de multiplier les plans d’austérité ont donné naissance une forte mobilisation entre 2011 et 2013, notamment au sein de nouvelles couches de la société soudanaise plutôt d’ordinaires favorable au pouvoir. Néanmoins, trois ans plus tard, la contestation semble largement affaiblie bien que la crise économique perdure et s’accentue. Est-ce en raison du boom minier que connaît le pays? La hausse concomitante des prix des minerais dans les années 2000, en particulier de l’or, a en effet conduit à un regain d’intérêt du régime de Khartoum pour les activités minières qu’il conçoit désormais comme sa planche de salut et entend donc développer.
Dans cette communication, en comparant la gestion de deux mines situées pour l’une dans une région en conflit (Darfour) et pour l’autre dans une zone pacifiée (Etat du Nil), nous souhaitons revenir sur les stratégies déployées par le régime pour développer ces activités et rebâtir un modèle de légitimité qui le maintienne au pouvoir et leur réception par les acteurs économiques du secteur.

Developmental State VS Contested State? The control and distribution of economic resources at the heart of the Sudanese state
The loss of the oil economy from South Sudan, which became independent in 2011, together with the global decline in oil prices, plunged Sudan into a dramatic economic crisis. This terrible economic crisis posed a real challenge to the regime which has been asserting itself as a ‘developmental state’ thanks to the oil resource. The government’s choices to multiply austerity plans gave rise to a strong mobilisation between 2011 and 2013, especially within new layers of the Sudanese society which were in the normal flow very supportive to the regime. Nevertheless, three years later, the challenge seems to be weakened, although the economic crisis continues and deepens. Is it because of the mining boom that the country is experiencing? The concomitant increase in the prices of ore, particularly gold, in the 2000s led to a renewed interest on the part of the Khartoum regime in mining it now sees as its salvation plan and intends to develop.
This communication analyses the strategies deployed by the Sudanese government to turn mining activities into a lifeline especially by encouraging their development as to rebuilt its legitimacy and how economic actors deal with those new policies. It is based on a comparison between the management of two mining areas, one located in a state currently torn by conflict  (Darfur) and the other in a pacified area(Nile State).

Pierre France (CESSP-Paris 1 Sorbonne)

De l’or en Baal. Etat et finances publiques dans le Liban de la guerre civile
Basé sur un travail où se mêlent archives et entretiens, cette communication aborde la question de l’Etat libanais pendant les années de guerre civile (1975-1990), en se penchant plus particulièrement sur le cas de la banque centrale et du ministère des finances. Ces institutions soulèvent plusieurs problématiques centrales pour le maintien de l’Etat libanais : la problématique de la paie continue des fonctionnaires, et celle du devenir du budget de l’Etat avec des milices qui créent en parallèle leur propre système d’imposition. A travers le suivi de l’argent, on touche un point nodal. D’une part entre secteur public et secteur privé (la Banque Centrale va graduellement assurer le Budget de l’Etat, et en même temps œuvrer pour que le système bancaire puisse supporter les crises liées à la guerre). D’autre part entre national et international (les questions financières, économiques et monétaires impliquent d’emblée des institutions comme le FMI ou la Banque Mondiale). C’est ainsi au niveau de ces institutions que le travail de soutien à la légalité par « l’ordre international » est le plus visible. Enfin, à travers le quotidien de ces fonctionnaires et cadres supérieurs de la banque centrale, c’est aussi toute une histoire « par le bas » de l’Etat et de la guerre, qui peut être plus facilement saisie : l’enjeu de se déplacer au quotidien, de trouver une place physique (création de nouveaux bureaux par l’administration, conversion d’appartements privés en bureaux) mais aussi une place symbolique (l’identité de fonctionnaire a-t-elle un sens dans un tel contexte ?) par rapport à l’ordre milicien.

Baal’s gold. Public finances and the State during Lebanon’s civil war
This paper about the lebanese state during the civil war period (1975-1990) is based on extensive fieldwork through archives and comprehensive interviews, and focuses on cases of the Central Bank and the Ministry of Finance (MoF). These institutions are raising important questions about the « resilience » of the lebanese state : they both deal with the issue of civil servants’ wages, as well as the prospects for a national budget facing a competition from the militias and their implementation of parallel tax systems. To follow the circuit of money leads to a nodal point. Firstly it deals with private and public sector. At the end of the 80s, the Central Bank is at the same time the main source for the national budget and an institution that secures the whole banking system. Secondly, it provides insights on the way national and international dimensions intertwined, since thess financial matters directly involves institutions like IFM and the WB. The case of the Central Bank and the MoF thus helps to seize the continuous work accomplished by the international system to sustain legal institutions in Lebanon. Finally, through testimonies about the daily life of civil servants who worked during the war period, this paper offers a different approach of the civil war history « from the bottom ». How did civil servants commute ? How did they manage to move or split offices along demarcation lines ? How did they see themselves and their work in such a situation ? By and large how did they cope with militias, on a pragmatic as well as a symbolic level ?

Giulia Romano (CERI-Sciences Po

Poursuivre des chemins de durabilité dans une ville chinoise ? L’Etat local chinois et l’institutionnalisation de l’incertitude : un aperçu à partir du cas de Yangzhou
L’Etat local chinois est souvent vu par la littérature comme un état capable de gérer la croissance économique et d’obtenir par ses politiques des résultats surprenants. Cette considération est notamment présente dans la littérature analysant le développement urbain en Chine, montrant que l’Etat local chinois joue un rôle de premier décideur et de premier participant de la croissance locale. Il est donc l’acteur central du développement urbain, montrant des importantes capacités de maitrise des ressources locales. Partant du cas de Yangzhou, une ville qui a essayé de diriger son approche de rénovation urbaine vers des chemins de durabilité et de protection des résidents, nous allons cependant montrer que la fragmentation des institutions locales limite fortement les capacités de la ville de poursuivre son chemin de durabilité urbaine, laissant plutôt place à une « institutionnalisation de l’incertitude » par rapport à l’action de l’Etat, qui faute d’application de lois et règlements, ne peut pas être prévisible. Les différents départements de l’administration locale, qui défendent notamment des intérêts privés vers les propriétés publiques, empêchent l’application des politiques et règlements issus par les autorités de planification urbaine. Il en résulte que la poursuite de la rénovation urbaine à Yangzhou est fragmentaire, inégale et lacunaire, et porte atteinte aux résidents et à l’environnement urbain.

Pursuing sustainability in a Chinese city? The Chinese local state and the institutionalisation of uncertainty: reflections upon the case of Yangzhou
The Chinese local state is often seen by literature as a state capable of managing economic growth and of obtaining surprising results through its policies. This consideration is notably present in the literature analysing urban development in China, showing that the local Chinese state plays a central role in decision-making and in participating to local growth. Hence, it represents the central actor of urban development, showing important capacities of control of local resources. Based on the case of Yangzhou, a city that has tried to direct its approach to urban renewal towards sustainability and the protection of residents, we will nevertheless show that local state have limited capacities to change their development paths. The fragmentation of local institutions severely limits the city’s ability to continue following its policies, leaving room for an “institutionalization of uncertainty” in relation to state action, not foreseeable due to the lack of application of laws and regulations. Local government’s various departments, defending their interests in the appropriation of public goods, prevent the implementation of policies and regulations issued by the urban planning authorities. As a result, the pursuit of urban renewal in Yangzhou is fragmented, uneven and incomplete, and neglects both residents and the urban environment.

Maya Collombon (IEP Lyon, Triangle)

Gouverner la Caraïbe. Le gouvernement sandiniste et la côte atlantique du Nicaragua
Longtemps terre insoumise, depuis les colons espagnols jusqu’à la dictature familiale des Somoza, espace de conflit pendant la guerre civile des années 1980, la côte caraïbe du Nicaragua reste aujourd’hui encore la marge difficilement gouvernable de l’Etat nicaraguayen. En 2007, lorsque le front sandiniste de libération nationale (FSLN) revient au pouvoir, l’indifférence du gouvernement central semble poursuivre l’œuvre des partis libéraux qui ont volontiers « oublié » la côte caraïbe et ses territoires indigènes et afrocaribéens. Cette indifférence d’Etat sur de grandes étendues recouvertes de forêt primaire n’est cependant pas tout à fait un vide ou une absence d’Etat. En effet, par le truchement des flux de travailleurs métis qui bouleversent les proportions ethniques et linguistiques des capitales régionales, par la présence de groupes de paysans métis avançant depuis l’ouest sur un front pionner gagné sur les terres indigènes ou encore par la tolérance des circulations des groupes de narcotraficants dans la forêt, se concrétise l’affaiblissement et l’encerclement des ennemis politiques d’hier. A Bangkukuk, un village de l’ethnie Rama (RAAS), l’absence de juntes réceptrices de vote pour les élections nationales ou d’un centre de santé ne s’explique pas non plus par le seul vide d’Etat. Il résulte au contraire d’une connaissance fine par le gouvernement sandiniste des territoires de la contestation politique. A partir d’une enquête de terrain initiée en 2013 et toujours en cours, cette communication entend donc s’appuyer sur le cas du Nicaragua pour montrer comment le « vide d’Etat » y est le produit d’une stratégie de contrôle du territoire et des ennemis politiques. Dans ses forêts tropicales de la caraïbe, l’Etat nicaraguayen, dont la présence physique est certes insignifiante, démontre bien une importante capacité à verrouiller à distance les espaces sociaux et politiques locaux.

Governing the Caribbean. The Sandinista Government and the Atlantic Coast of Nicaragua
For long unconquered land, from the Spanish colonizers to the Somoza dictatorship, space of conflict during the civil war of the 1980s, the Caribbean coast of Nicaragua is still the rebel margin of the Nicaraguan state. In 2007, when the Sandinista National Liberation Front (FSLN) returned to power, the central government’s indifference seemed to be pursuing the work of the liberal parties, which willingly « forgot » the Caribbean coast and its indigenous and Afro-Caribbean territories. However, this state indifference over large areas covered by primary forest is not a vacuum or lack of state. Indeed, through the flows of Métis workers changing the ethnic and linguistic proportions of the regional capitals, by the presence of peasants advancing from the west on a pioneer front gained on indigenous lands, or through the tolerance of circulation of narco-traffickers in the forest, is realized the weakening and the encirclement of ancient political enemies. In Bangkukuk, a village of the Rama ethnic group (RAAS), the absence of ballots for the vote in national elections or the absence of health center can not be explained only by the state vacuum. On the contrary, it is the result of Sandinista government’s knowledges on the territories of political contestation. On the basis of a field survey initiated in 2013 and still under way, this communication intends therefore, using the case of Nicaragua, to show how the « state vacuum » is mostly the product of a territorial and political enemies control strategy. In its tropical forests of the Caribbean, the Nicaraguan state, whose physical presence is certainly insignificant, demonstrates an important capacity to control

Laurent Gayer (CNRS, CERI-Sciences Po)

Les lois du désordre. Le capitalisme sauvage de Karachi en procès
Le 11 septembre 2012, un incendie dans une usine textile du quartier de Baldia Town, à Karachi, fait 259 victimes. Il s’agit du pire accident industriel de l’histoire du Pakistan et le procès qui s’ouvre au cours des mois suivants a un retentissement considérable dans le pays. Alors que les témoignages de survivants, les rapports d’enquête et les avis de divers experts s’accumulent, c’est le capitalisme sauvage de Karachi qui se retrouve sur le banc des accusés. Très vite, la mécanique judiciaire va pourtant se gripper. Autant que celui de son capitalisme industriel, ce procès pourrait être celui de Karachi elle-même, et de ses désordres chroniques. Après avoir aggravé le bilan humain de la catastrophe, les dysfonctionnements et les rivalités des acteurs publics locaux rattrapent le procès, qui devient un miroir grossissant du « désordre ordonné » propre à cette mégapole réputée ingouvernable.
A travers l’étude de ce procès et de ses bifurcations successives, il s’agit de saisir les rapports d’interdépendance entre un capitalisme débridé, un milieu urbain turbulent et un Etat traversé par de nombreuses lignes de fracture. Prenant au sérieux la mécanique judiciaire à l’origine de ce dévoilement, on s’interrogera également sur la force du droit dans une société où celui-ci est constamment malmené par les formes extrajudiciaires de coercition et l’ubiquité de l’informalité.

The Laws of Disorder. Karachi’s Unbridled Capitalism on Trial
On 11 September 2012, a fire in a textile factory of Baldia Town, in Karachi, killed 259 people. This was the worst industrial accident in the history of Pakistan and the trial that began in the following months had a considerable impact in the country. As the testimonies of survivors and various investigative reports started piling up, Karachi’s unbridled capitalism was put in the dock. Soon enough, however, the judicial machinery went awry. As much as that of its industrial capitalism, this trial could be that of Karachi itself, and its chronic disorders. After increasing the scale of the disaster, the dysfunctions of public institutions and the rivalries between various contenders to public authority caught up with the trial, which became a magnifying mirror of the city’s « ordered disorder ».
Through a detailed study of this trial and its successive bifurcations, this paper aims to grasp the relations of interdependence between a distinctly unbridled blend of capitalism, a turbulent urban environment and a fractured state. Once we take the judicial machinery behind this disclosure seriously, however, the question arises as to the force of the law in a society where it is constantly undermined by extrajudicial forms of coercion and the ubiquity of informality.

Julian Quintero (Sophiapol-Paris X Nanterre)

L’ordre dans le chaos : négociations pour établir l’ordre social dans une zone de conflit armé en Colombie
Il est commun d’associer les situations de conflit armé avec le désordre. En effet, souvent, les représentations qui sont associées à la guerre renvoient à l’idée d’une réalité sociale traversée par une très grande incertitude donnant lieu à une importante imprévisibilité. Les agents sociaux se retrouvant devant ces situations seraient soumis aux hasards propres des confrontations violentes entre des camps affrontés. Pourtant, cette vision spontanée de la guerre postule, de manière subreptice, différents éléments qu’il s’agira de mettre en question.
En effet, penser la guerre selon cette cette perspective issue du sens commun implique, d’une part, qu’on présente la guerre comme une situation d’exception, par opposition aux situations ordinaires, pacifiques, où il est possible de parler d’un véritable ordre social. Cela suppose, d’autre part, qu’il existe une séparation claire entre les combattants et les non-combattants et, de surcroît, que seuls les premiers auraient un marge de main-oeuvre dans l’action, les seconds étant relégués à un statut passif d’observateurs.
Or, à partir des éléments recueillis au cours d’un travail ethnographique réalisé dans une région d’affrontements militaires entre l’État et la guérilla des FARC, en Colombie, nous pensons qu’il est possible de montrer que la guerre peut faire partie de la quotidienneté des agents sociaux et qu’elle se déroule à l’intérieur de cadres normatifs établis au fil de négociations où les inermes jouent un rôle majeur.

The order in chaos: negotiations to establish social order in a zone of armed conflict in Colombia
It is common to associate situations of armed conflict with disorder. Indeed, often the representations associated with war refer to the idea of a social reality made of huge uncertainty, giving rise to a great unpredictability. Social agents facing these situations would be subject to the hazards of violent confrontations between opposing camps. However, this spontaneous vision of the war postulates, surreptitiously, various elements that it will be necessary to question.
Indeed, to think of war according to this common-sense perspective implies, on the one hand, that war is presented as a situation of exception, as opposed to ordinary, peaceful situations where it is possible to speak of a true social order. On the other hand, this implies that there is a clear separation between combatants and non-combatants and, moreover, that only the former would have a margin of manpower in the action, the latter being relegated to a Status of observers.
On the basis of the evidence gathered during ethnographic research carried out in a region of military confrontations between the State and the FARC guerrillas in Colombia, we believe that it is possible to show that war can be part of everyday life of social agents and that it takes place within normative frameworks established during negotiations where unarmed subject play a major role.

Mercredi 12 juillet 2017 14h00-18h00

BENHAIM Yohanan yohanan.benhaim@live.fr
CATUSSE Myriam mcatusse@hotmail.com
COLLOMOBON Maya maya.collombon@sciencespo-lyon.fr
CHEVRILLON-GUIBERT Raphaëlle raphaelleguibert@gmail.com
FRANCE Pierre pierre.france@zoho.com
GAYER Laurent laurent.gayer@gmail.com
NAY Olivier o.nay@free.fr
QUINTERO Julian fefo107@gmail.com
ROMANO Giulia giuliaclara.romano@hotmail.it
VANNETZEL Marie marie.vannetzel@gmail.com
YOUSSEF Maaï maai.youssef@gmail.com