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Gouverner les systèmes agri alimentaires et leur durabilité, nouvelles perspectives de recherche

Governing agrifood systems sustainability, new venues for research

Responsables scientifiques
Eve Fouilleux (CNRS, CEPEL-CIRAD) eve.fouilleux@cirad.fr
Laura Michel (Université de Montpellier CEPEL) laura.michel@umontpellier.fr

On assiste depuis quelques années à un fort renouveau des questions de recherche sur les politiques agricoles et alimentaires, notamment en lien avec la montée en puissance des problématiques environnementales (Daugbjerg and Swinbank, 2012). Pourtant, alors que les travaux anglo-saxons se multiplient sur le sujet, la science politique française apparaît en retrait. Cette section thématique propose de commencer à combler ce vide en s’interrogeant d’un point de vue politique sur les liens étroits existants entre agriculture, alimentation et environnement.

Durant des décennies, ces différents enjeux ont été traités de façon disjointe dans le cadre d’approches sectorielles, sans connexions évidentes entre eux (Fouilleux, 2008 ; Fouilleux et Michel, 2014). Mais depuis une vingtaine d’années, la réalité empirique ne fait que les rapprocher à travers différentes crises : sanitaires (grippe aviaire, lasagnes à la viande de cheval, pesticides dans l’alimentation…), environnementales (nitrates et marées vertes, pesticides et menace de la biodiversité, réchauffement climatique…) et sociales (crise mondiale des prix agricoles de 2007-2008 et remise sur l’agenda international de la sécurité alimentaire, crises laitières et porcines en France et en Europe, etc.). Les liens entre les enjeux agricoles, alimentaires et environnementaux sont ainsi devenus de plus en plus visibles, amenant une forme de reconnexion entre politiques agricoles, alimentaires et dimension environnementale, sous des formes et à des degrés divers aux différents niveaux d’organisation de la société (local, régional, national, international).

On constate ainsi un foisonnement d’initiatives, tant issues de la société civile que des politiques publiques : mouvements alimentaires (Gottlieb, 2009 ; Gottlieb and Joshi, 2010), mesures agri-environnementales de la PAC (Ansaloni, 2015 ; Benoit, 2015), discours autour de l’agroécologie, apparition des politiques alimentaires sur l’agenda des Etats (timidement depuis 2009 en France, plus franchement depuis la loi d’orientation de 2013) et des collectivités territoriales. Au niveau local, on peut noter le mouvement du food planning (Pothukuchi and Kaufman, 1999 ; Morgan, 2009 ; Derkzen and Morgan, 2012), les enjeux de relocalisation des productions et de nouvelles formes de distribution et de consommation (AMAP, circuits courts, plans d’alimentation territoriaux, coopératives, etc.), etc. Cette section thématique propose de s’interroger sur ce foisonnement, que ce soit en termes de mobilisation de nouveaux acteurs (ONG, consommateurs, citoyens, etc.), de signification de la référence massive à la « durabilité » (avec des sens souvent très différents selon les acteurs), ou de tension entre initiatives locales appelant à territorialiser les politiques et internationalisation des débats.

Le modèle d’analyse en termes de communauté de politique publique stable (Muller, 1984 ; Rhodes and Marsh, 1992) ne permet pas de rendre compte de ces évolutions, mais pour autant, les institutions historiques de la politique agricole sont loin d’avoir disparu (Daugbjerg and Swinbank 2015). On assiste plutôt à un effet de superposition de formes d’action publique anciennes et nouvelles, qui requiert de nouvelles approches pour penser à la fois :
– l’alimentation comme un cycle (de la production aux déchets)
– le système agroalimentaire comme mobilisant une pluralité d’acteurs – dont certains non agricoles – à différentes échelles territoriales
– Le maintien des acteurs sectoriels organisés autour d’institutions agricoles fortement ancrées dans les systèmes politco-administratifs nationaux.
– La coexistence de divers référentiels de durabilité et du référentiel productiviste.

Les communications attendues devront contribuer à cette réflexion du point de vue des sciences sociales et politiques, de préférence autour des axes suivants :

1. La construction de l’alimentation durable comme problème public
On s’intéressera ici aux débats qui accompagnent l’émergence de ce problème public ainsi qu’aux acteurs qui le portent ou pèsent sur sa définition (politics)
– Quels sont les entrepreneurs de cause de l’alimentation durable ? leurs stratégies de production d’un discours et de mobilisation ? les coalitions qu’ils tentent de construire ? Les analyses sur les mouvements alimentaires (ONG, justice alimentaire, etc.) sont les bienvenues.
– Où les questions de la durabilité de l’alimentation sont-elles posées ? Sur quelles scènes (forums, arènes) les acteurs s’en saisissent-ils et pourquoi ? Quels cadrages/discours? quelles sont les dimensions retenues, ignorées ?
– Comment évoluent les acteurs historiques du secteur agricole (profession, ministère, industrie) : stratégie d’intégration, disqualification, verdissement, conflit ou coopération avec les acteurs sociaux ?

2. La mise en politiques publiques des systèmes alimentaires durables et ses instruments
– Comment se fait la mise à l’agenda de politiques agroalimentaires durables par les institutions publiques? Quel cadrage, quels instruments et moyens ?
– Quelle gouvernance des systèmes alimentaires durables ?
Quelles articulations entre les échelles de gouvernement ?
Quelles articulations entre des dimensions interdépendantes des systèmes alimentaires ?
Quelle place pour la participation (food planing, normes privées, rôle des communautés rurales, etc.) ?
Quels rapports de force entre les différents acteurs qui disposent de ressources asymétriques ?

3. Le rôle de l’expertise et des communautés scientifiques dans le renouveau des politiques agroalimentaires (axe transversal)
– Qui produit l’expertise sur les politiques à mettre en place et avec quels moyens ? quel est le rôle des ONG mais aussi de l’agrobusiness? avec quels effets ? quels éléments du cycle alimentaire sont pris en compte ? quelles exigences de durabilité sont retenues ?
– Quel rôle spécifique joué par les scientifiques (agronomie, écologie, épidémiologie, nutrition, sciences sociales), à la fois dans le processus d’objectivation des problèmes et de préconisation de solutions ?

For some years, new research questions have appeared in the agri-food policy field, notably related to environmental matters (Daugbjerg and Swinbank, 2012). Although English speaking authors have actively (re)entered the field recently, the French political science literature remains quite shy and silent on those issues. In this thematic session we propose to begin fulfilling this gap by approaching the tight links existing between agriculture and farming, food and the environment in a political perspective.

Historically, these different stakes have been approached separately, through sector-based specialized studies, with no clear connections made between them (Fouilleux, 2008 ; Fouilleux et Michel, 2014). But for some decades now, many empirical cases and events tend to reveal their interconnectedness: we can mention for example the various sanitary crises that have arisen (avian flu, horse-lasagna, remaining pesticides in food…), the environmental problem which are multiplying (nitrates et green tides, pesticides and their threats to biodiversity, global warming…), as well as social ones (2007-2008 food price spikes and food security back on the international agenda, milk and pork crises in France and Europe, etc.). This leads to a progressive recognition of the de facto connection at stake between agriculture, food and environmental issues. Policies try to adapt consequently, under forms and to degrees that vary a lot from one level of governance to the other (local, regional, national, international).

Indeed, a myriad of initiatives are mushrooming, both from the civil society and from the government sides, e.g. food movements (Gottlieb, 2009; Gottlieb and Joshi, 2010), CAP agri-environement measures (Ansaloni, 2015; Benoit, 2015), agroecology discourses, food as a priority on government agendas (in France since 2009, with a momentum since 2013) and in local authorities’ priorities. We can also mention the food planning movement (Pothukuchi and Kaufman, 1999; Morgan, 2009; Derkzen and Morgan, 2012), the issue of relocalizing productions, alternative forms of distribution and consumption (AMAP, short value chains, cooperatives, etc.). This thematic section proposes to analyse such a mushrooming of initiatives, in terms of new actors and new forms of collective action involved, in terms of how (in what sense) the different actors use the notion of sustainability and in terms of relocalization versus internationalization of policy debates.

The classical model of analysis of agriculture and farming policy assuming stable public policy communities (Muller, 1984; Rhodes and Marsh, 1992) fails to explain these evolutions. This does not mean that historic agriculture policy institutions have disappeared (Daugbjerg and Swinbank 2015): on the contrary, they remain, which leads to superposition of new and old public action devices. This calls for new analytical approaches in order to help us to think and apprehend simultaneously:
– Food as a cycle (from production to final waste)
– Food systems as involving a plurality of actors –including non agricultural actors- at different governance scales
– The fact that sectoral policy networks and actors remain deeply rooted in politico administrative national systems.
– The coexistence of different policy paradigms, among which the old ‘productivist’ one.

Communications are expected to contribute to these reflections in a social and political science perspective, preferably responding to the three following sets of questions :

1. The construction of sustainable food/ food sustainability as a social problem
This refers to the debates which take place as sustainable food emerges as a public problem and to the actors involved in its definition (politics)
– Which advocacy coalitions involved? What discourses and strategies in terms of mobilisation? How is the cause framed? Analyses of food movements (ngos, food justice, etc.) are welcome.
– On which scenes are these food sustainability issues raised? In which terms, framings, discourses? What is told and untold?
– How do the historical actors (farmers’ unions, ministries, industries) react: integration/incorporation, disqualification, greening, conflict or cooperation with social actors?

2. Food system policies and policy instruments
– What about agenda setting for food sustainability? Which policy framing, instruments and budgets?
– How are food systems governed towards sustainability?
Articulations among governance level ?
Articulations among the various dimensions of the food system (production, consumption, distribution, transformation, management of waste, water, energy, etc.)?
Room for participation in policy-making (food planing, private volontary standards, involvement of rural communities…)?
Power-balances among actors and type of ressources involved in the polical exchange

3. The role of expertise (transversal dimension)
– Who are the experts involved? What is the role of the civil society and NGOs? What is the role played by the agrobusiness ? Which issues of the food cycle are taken into account, which are not? Why? How sustainability is defined, what are the retained criteria?
– What is the role played by the different scientific communities in those debates (agronomy, ecology, epidemiology, nutrition, social sciences) both in the process of problem objectivation and in proposing solutions?

REFERENCES

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Alexandre Hobeika (EHESS, CMH-ETT), La FNSEA et l’environnement : approche utilitariste et résistances organisationnelles

Pierre Mayance (Université Paris I Panthéon Sorbonne), Un verdissement de la Profession agricole : l’association FARRE et l’agriculture raisonnée en France

Muriel Surdez, Jérôme Debons et Lorène Piquerez (Université de Fribourg), L’antibiorésistance, un enjeu pour la durabilité des systèmes agri-alimentaires et pour les professionnels du contrôle sanitaire des aliments

Rémi Schweizer (Université de Lausanne, Ecole polytechnique fédérale de Zurich), Cyril Mumenthaler (Université de Lausanne), Diffusion ou dilution ? La mise en politique publique des mouvements alimentaires à l’aune de deux études de cas en Suisse

Diane Rodet (Université Lumière Lyon2 ), Les entrepreneurs de cause d’une agriculture durable, entre politique et marchés : les cas des AMAP et de « La Ruche qui dit oui »

Caitríona Carter (IRSTEA Bordeaux), Poissons à la carte: Saisir la diversité des concepts de ‘durabilité’ dans la gouvernance des produits alimentaire provenant de pisciculture

Alexandre Hobeika (EHESS, CMH-ETT)

La FNSEA et l’environnement : approche utilitariste et résistances organisationnelles
Alors que les politiques agricoles sont toujours plus problématisées en termes d’environnement, et que la FNSEA intègre progressivement des thématiques environnementales dans son discours, on se propose d’éclairer sociologiquement la place qu’elle accorde à ces enjeux. On s’intéresse en particulier à l’échelon départemental, traditionnellement celui où sont mises en œuvre les politiques agricoles, et où les carrières des dirigeants se professionnalisent. Le fonctionnement de ce syndicat dans les années 2000 et 2010 apparait marqué par une forte inertie par rapport aux dispositifs de politique publique plus anciens, et par une posture défensive face à ces nouvelles problématisations. Le caractère marginal accordé aux questions environnementales est objectivé par l’analyse des carrières syndicales valorisées, le temps accordé dans les débats internes, et le peu d’alliances nouées avec d’autres acteurs sur ces thématiques. Il peut s’expliquer par les mécanismes de la socialisation militante, et par les contraintes liées au fonctionnement de l’organisation, où les tensions internes sont gérées par l’emploi d’une rhétorique utilitariste et de défense de l’autonomie professionnelle. En conséquence, le syndicat éprouve des difficultés dans ses activités de service, sur les marchés du conseil aux agriculteurs par manque d’expertise spécifique, au profit d’autres structures syndicales ou associatives. La situation varie cependant selon les départements.

FNSEA and environmental issues: economic approach and organizational inertia
The agricultural policies are increasingly framed in terms of environment. Whereas FNSEA, the main farmers’ union in France, integrates this topic in its discourse, we study sociologically the place of environmental questions in it. We focus in particular on the département level, which is where the agricultural policies are traditionally implemented, and where union leaders’ careers start to be professionalized. In the years 2000 and 2010, the union is marked by a heavy inertia, with regards to older public policies, and a defensive attitude to these new framings. We estimate how marginal the environmental issues are, by analyzing the favored unionists’ careers, the time given in the debates inside FNSEA, and the low number of alliances created with other actors. We show it can be explained by the mechanisms of unionists’ socialization, and by the constraints of the routines of the organization, where tensions are regulated by the use of rhetoric of personal economic interest and defense of professional autonomy. As a consequence, the union finds it difficult to compete on the markets of consultancy services for farmers, because of a lack of specialized expertise, and loses ground to other unions or associations. The situation, though, varies with the départements.

Pierre Mayance (Université Paris I Panthéon Sorbonne)

Un verdissement de la Profession agricole : l’association FARRE et l’agriculture raisonnée en France
Face au développement d’agriculture dites alternatives et à la concurrence organisationnelle de ceux qui les portent, le syndicalisme majoritaire (FNSEA) et les acteurs dominants des mondes agricoles travaillent ensemble au début des années 1990 au sein d’une association, FARRE (aujourd’hui Forum des agriculteurs responsables respectueux de l’environnement). Elle constitue un groupe d’intérêt aux frontières atypiques dans ce secteur. Dans cette période d’essoufflement du « paysan modèle » des années 1960, notamment du fait de la montée de nouveaux problèmes publics (environnementaux et de santé publique), cette association se constitue progressivement comme lieu de construction d’un nouveau modèle qui se cristallise autour du terme d’agriculture raisonnée. Institué au début des années 2000 par les pouvoirs publics, la démarche ne rencontre pas un succès numérique. Néanmoins, cette association et ceux qu’elle regroupe s’installent dans le débat environnement et agriculture. En analysant ces acteurs (souvent multi-positionnés), engagés dans la construction et diffusion de l’agriculture raisonnée, ainsi que leurs pratiques et leurs représentations, notre entrée par l’association FARRE nous permet de saisir une coalition d’acteurs agricoles historiques qui cherchent à s’accommoder des enjeux environnementaux en les transformant en ressource politique qui permet de les légitimer tant dans les mondes agricoles, que vis-à-vis des pouvoirs publiques et du grand public.

Greening the agricultural Profession: FARRE organisation and “agriculture raisonnée”
Facing the development of alternative agriculture, and the organizational concurrence of those who promote them, the majoritarian farmers’ union (FNSEA) and main actors in the agricultural worlds worked together in the 1990s in an association called FARRE (today known as the Forum of responsible farmers respectful of the environment). It became an interest group with atypical frontiers in this sector. This was a time of questioning of the model of farmer from the 1960s, especially with the emergence of new public issues (environment, public health). This organisation promoted a new agriculture, called “agriculture raisonnée”. Implemented in the 2000s by public authorities, it was not very successful in numbers. Nonetheless, FARRE and those who are gathered behind it become an important actor in the debate between environment and agriculture. We are focusing on the sociology and careers of those actors committed to the construction and spreading of “agriculture raisonnée”, and their practices and representations. Thus, FARRE helps us to seize a coalition of historical prominent actors who succeed in coping with environmental issues by creating a political resource to legitimate themselves and their sector.

Muriel Surdez, Jérôme Debons et Lorène Piquerez (Université de Fribourg)

L’antibiorésistance, un enjeu pour la durabilité des systèmes agri-alimentaires et pour les professionnels du contrôle sanitaire des aliments
Depuis une dizaine d’années, la résistance des pathogènes aux antibiotiques est constituée publiquement comme un risque global pour la santé humaine et animale. Notre contribution examine dans quelle mesure ce problème met en question les modes de gouvernance du contrôle sanitaire des aliments. Croisant sociologie des professions et sociologie des problèmes publics, la recherche que nous menons en Suisse montre comment les professionals bureaucrats engagés dans les services d’Etat (vétérinaires, ingénieurs en chimie ou en denrées alimentaires) se positionnent par rapport à la « Stratégie nationale de lutte contre l’antibiorésistance » (2016). Comment évaluent-ils « l’urgence » du problème et les responsabilités afférentes ? Le groupe des vétérinaires est particulièrement concerné car autour de l’antibiorésistance se joue l’adoption de pratiques plus « durables » pour le traitement des animaux de rente : usage documenté et raisonné d’antibiotiques dans les aliments et dans les soins, amélioration des conditions de détention qui impactent les infections, etc. Cet objectif se heurte à un habitus professionnel axé sur l’usage massif d’antibiotiques comme solution rapide, efficace et rentable économiquement. Si des franges du groupe expérimentent des alternatives (homéopathie, phytothérapie, acupuncture), les professionals bureaucrats leur accordent une attention limitée, « l’absence de preuves scientifiques » les rendant difficiles à intégrer dans la planification de l’action publique.

Antimicrobial resistance, a challenge for the durability of agri-food systems and for the professionnals of food safety
For over a decade, antimicrobial resistance has been publicized as a global challenge for human and animal health. Our paper examines to which extent this « social problem » is reconfiguring the food safety governance. Based on the sociology of professional groups and the sociology of social problems, our Swiss research analyses how three groups of professional-bureaucrats – veterinarians, chemical and food engineers – deal with the governemental « National Strategy on Antibiotic resistance » (2016). How does each group assess the urgency of the current situation and the responsability for it ? Among the professionals, the veterinarians are particularly impacted by the new policy. The antimicrobial resistance raises a crucial issue: the emergence of a professional orthodoxy based on the idea of sustainable practicies, especially in the sector of livestock farming. A strict control of antibiotics used in animal food and for treatments, more precise diagnosis and the improvement of animal health in order to prevent infections are at stake. However, the implementation of this paradigm meets with a weel-anchored professional habitus favorising the prescription of antibiotics as a quick, effective and rentable treatment. As some segments of the veterinarian group try out alternative medicine (homoeopathy, phytotherapy, acupuncture), the professional-bureaucrats pay little attention to these practices, notably because of their « contested scientificity ».

Rémi Schweizer (Université de Lausanne, Ecole polytechnique fédérale de Zurich), Cyril Mumenthaler (Université de Lausanne)

Diffusion ou dilution ? La mise en politique publique des mouvements alimentaires à l’aune de deux études de cas en Suisse
On observe, ces dernières années, une multiplication des mouvements proposant une rupture avec le système agro-alimentaire dominant. Leurs revendications remettent en question l’organisation du secteur en promouvant d’autres formes de production, de solidarité et de collaboration à l’échelle des filières. Ces mouvements se traduisent, sur le terrain, par la multiplication d’expériences de circuits alternatifs, souvent analysés comme des phénomènes de niche. De plus en plus toutefois, ces mouvements procèdent à des tentatives de mise en politique publique, dont les modalités de mise en œuvre, la réception par les autres acteurs et les impacts concrets demeurent peu étudiés. L’article se focalise sur deux études de cas situées en Suisse : l’une liée à l’agriculture biologique et à son institutionnalisation au sein d’une régulation fédérale ; et l’autre s’intéressant à des réflexions autour de la souveraineté alimentaire à Genève, aboutissant à la mise en place d’une marque régionale détenue par l’État cantonal. À travers l’analyse de ces deux processus, nous montrerons comment l’intéressement de nouveaux acteurs s’accompagne d’un essoufflement des mouvements originaux et à quel prix se construit un sens commun autour de concepts somme toute abstraits. Il en résulte une dilution des revendications initiales au travers d’un processus de réappropriation par des acteurs orientés vers des logiques économiques, favorisée par de fortes asymétries de pouvoir.

Diffusion or dilution? The institutionalisation of food movements in public policies at the light of two Swiss cases
In recent years, there has been an abundance of movements trying to break with the dominant agro-food system. Their claims are questioning the organisation of the sector by promoting other forms of production, solidarity and collaboration across supply chains. More than often, they result in the development of alternative food networks that are perceived and analysed as niche phenomena. These food movements are, nonetheless, increasingly attempting to influence public policies. The implementation, reception by other actors and concrete impacts of these processes remain however poorly investigated. This article aims to contribute to such endeavours by focusing on two case studies located in Switzerland: the case of organic farming, and its institutionalisation within a federal regulation; and the case of food sovereignty in Geneva, which led to the establishment of a regional brand owned by the cantonal government. Through the analysis of these two processes, we will show how an erosion of the original food movements’ objectives accompanies the interessement of new actors and the construction of a common understanding of organic farming and food sovereignty. What is observed is, clearly, a dilution of the initial claims through a process of re-appropriation by economy-oriented actors, favoured by strong power asymmetries.

Diane Rodet (Université Lumière Lyon2)

Les entrepreneurs de cause d’une agriculture durable, entre politique et marchés : les cas des AMAP et de « La Ruche qui dit oui »
La société « La Ruche qui dit oui » (LRQDO) gère depuis 2011 un site internet permettant à des particuliers d’organiser des distributions de produits agricoles. Cette start-up favorise ainsi le rapprochement de consommateurs et de producteurs locaux, en affichant l’objectif de participer à une agriculture « durable », plus écologique car locale et créatrice de lien social. Ce faisant, LRQDO reprend les principes des Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP), créées en France en 2001. Ces dernières sont pourtant loin d’avoir accueilli favorablement le développement de ces nouveaux circuits-courts. Comment expliquer cette opposition ? Les AMAP et LRQDO ne participent-elles pas de façon conjointe à la construction de l’alimentation durable comme problème public ? Faut-il effectivement voir à travers leurs différences de fonctionnement de véritables désaccords politiques ? Cette communication s’efforcera de répondre à ces interrogations à partir d’une comparaison entre les entrepreneurs de cause de LRQDO (fondateurs, salariés régionaux, « responsables de ruche ») et des AMAP (fondateurs, salariés des réseaux, bénévoles). Il s’agira d’en analyser les profils socio-économiques, les trajectoires professionnelles et de formation, les engagements militants parallèles ou préalables le cas échant, ainsi que les motifs explicites de participation à un tel mouvement. On examinera enfin leurs modes d’action ainsi que leurs stratégies de production d’un discours et de mobilisation.

Cause entrepreneurs for sustainable agriculture, between politics and markets: the cases of CSA and “The Food Assembly”
The « Food Assembly » society manages since 2011 an online platform that makes it possible for private individuals to set up a pop-up food market. This start-up allows consumers and food producers to meet up in order to contribute to a “sustainable agriculture”, more ecological and source of social bonding. By doing so, the FA follows the « Community supported agriculture »’s basic principles. Called « AMAP » (Literally: associations for the preservation of peasant agriculture) in France, those initiatives were founded in 2001. However, those associations are far from enjoying those new local food systems. How can this opposition be explained? Aren’t CSA and the Food Assembly both contributing to turn sustainable food into a public problem? Should we interpret their discrepancies as real political disagreements? This communication addresses those interrogations, focusing on a comparison between “cause entrepreneurs” from the Food Assembly (founders, employees, assembly leaders) and from CSA (founders, network employees, volunteers). It analyses their socio-economic profile, their studies and career path, their previous militant commitment (when appropriate), as well as the explicit motivations to undertake such an activity. It will eventually scrutinize their forms of political actions and their strategies to produce discourses and mobilize.

Caitríona Carter (IRSTEA Bordeaux)

Poissons à la carte: Saisir la diversité des concepts de ‘durabilité’ dans la gouvernance des produits alimentaire provenant de pisciculture
Cette communication compare la diversité des concepts de ‘durabilité’ dans la gouvernance des produits alimentaire provenant de pisciculture : le saumon en Ecosse, la truite en Nouvelle Aquitaine et le bar et la dorade en Grèce. L’industrie intensive de la pisciculture est relativement nouvelle en Europe. A la différence des agriculteurs, « acteurs historiques » devant adapter une industrie traditionnelle aux normes de durabilité, les pisciculteurs sont des nouveaux acteurs, et l’existence même de leur industrie est fortement contesté. Au début, les produits piscicoles étaient considérés comme durables « par nature» : l’innovation biotechnologique contribuerait à diminuer la pression sur les stocks de poissons sauvages et permettrait de remplacer les produits issues de la pêche sur les marchés. Depuis, ce récit sur la pisciculture a été fortement contesté. En Ecosse et en Nouvelle Aquitaine, les producteurs ont répondu face à l’opposition en s‘alliant avec les ONGs et la grande distribution dans une logique d’autorégulation privée, définissant des standards pour la vente des produits « durables ». En revanche, en Grèce, aucune réponse gouvernementale n’a eu lieu : les entreprises dominantes continuent de vendre sur un marché générique. Pour expliquer ces réponses face à l’opposition, je propose de recomposer le concept de « durabilité » en l’intégrant dans une théorie de l’interdépendance entre les territoires, la régulation publique et privé et les formes de connaissances.

Seafood variety platter: seizing diversity in conceptions of sustainability as a food governing problem for farmed fish
This paper examines constructions of ‘sustainability’ as a food governing problem for European farmed fish, comparing Scottish salmon, New Aquitaine trout and Greek seabass and seabeam. Fish farming is a relatively recent industrial activity in Europe. Unlike farmers who as ‘historical actors’ must adapt a traditional industry to sustainability, fish farmers are ‘new actors’ and fish farming’s very existence is highly contested. Initially, farmed fish food products were deemed sustainable by their very nature: biotechnological innovation could reduce pressures on collapsing wild capture fisheries by replacing wild fish with farmed fish in the market place. This narrative of fish farming as ‘naturally sustainable’ has since been contested through political action against this industry. In Scotland and in New Aquitaine, producers have responded by building alliances with NGOs and supermarkets to self-regulate and set private sustainability standards for farmed fish products. By contrast, in Greece, there has been no governing response: whereas smaller firms sell organic products into niche markets, dominant actors continue to sell onto a generic market. To explain these different responses in the face of opposition to this new industry, I recompose the concept of sustainability, integrating it into a wider theory of interdependence between territories, public and private regulation and knowledge forms.

Mercredi 12 juillet 2017 9h00-13h00

CARTER Caitriona caitriona.carter@irstea.fr
DEBONS Jérôme jerome.debons@unifr.ch
FOUILLEUX Eve eve.fouilleux@cirad.fr
HOBEIKA Alexandre alexandre.hobeika@gmail.com
MAYANCE Pierre mayancep@gmail.com
MICHEL Laura laura.michel@umontpellier.fr
MUMENTHALER Cyril Cyril.Mumenthaler@unil.ch
PIQUEREZ Lorène lorene.piquerez@unifr.ch
RODET Diane Diane.Rodet@univ-lyon2.fr
SCHWEIZER Rémi remi.schweizer@unil.ch
SURDEZ Muriel muriel.surdez@unifr.ch