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Quelle sociologie politique du conspirationnisme ? Doxa populaire vs doxa savante de l’ésotérisme politique

Is there a political sociology of conspiracy theories ? The opposition between popular doxa and scientific doxa around political esoterism

Responsables scientifiques
Philippe Aldrin (Sciences Po Aix, CHERPA) philippe.aldrin@sciencespo-aix.fr
Pierre France (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne CRPS/CESSP) pierre.france@zoho.com

Étudié principalement à travers des approches psychologisantes ou culturalistes, devenu une rubrique du journalisme et une préoccupation officielle des pouvoirs publics, le « complotisme » est aujourd’hui une question peu investie par les politistes, particulièrement si l’on compare la France aux pays anglo-saxons. Notions fourre-tout dans l’air du temps, « complotisme » et « conspirationnisme » remplissent un office explicatif très pratique pour toutes les analyses qui se risquent à interpréter les errements de l’opinion et des réseaux sociaux. Les débats sur le complotisme voisinent ainsi ceux sur la résurgence de l’antisémitisme, le populisme politique du web, la crise des institutions, la défiance à l’égard des médias, le « confusionnisme », ou les mouvements « rouges-bruns ». Mais si ces notions présentent l’avantage d’être immédiatement signifiantes, et marquées par une certaine forme d’évidence – au point de présenter le conspirationnisme comme un invariant anthropologique ou bien une caractéristique centrale de la modernité, « toujours présent depuis la révolution française » et désormais « mondialisé » – elles n’en demeurent pas moins sociologiquement indéterminées et l’objet qu’elles désignent passablement méprisé par la science politique.

La carrière d’un concept flou

Au fond, l’expression « conspirationnisme » pourrait n’être qu’une catégorisation théoriquement molle réservée à usage légitimiste, c’est-à-dire employée principalement pour stigmatiser de « fausses croyances », leurs instigateurs et leurs colporteurs. A ce titre elle renseigne peut-être plus sur ceux qui l’utilisent que sur ceux qu’il désigne, et il paraît difficile d’étudier les activités dites « conspirationnistes » sans considérer les discours et initiatives « anti-complotistes » observables dans les médias, l’espace politique ou académique. Quelle est d’ailleurs, dans l’usage de ces notions, la prise de distance conceptuelle qui distinguerait les détenteurs de la véridicité scientifique par rapport aux autres usagers de ces notions, professionnels de la vérité factuelle (les journalistes de métier) ou chasseurs autoproclamés de mythes et complots (« hoaxkillers » et autres sentinelles du conspirationnisme) ?

Se pose ainsi la question de la construction et de la circulation de l’idée de complotisme, une histoire qui traverse plusieurs champs, jusqu’à aujourd’hui relever non seulement de la construction d’un problème public, journalistique et politique, mais aussi de plus en plus de la constitution d’un véritable savoir d’Etat, endossé et encouragé par lui. Reposant sur la légitimité scientifique de certains acteurs du champ académique, un certain type de savoir sur le complotisme, orienté vers l’action (et à ce titre toujours empreint d’un fond positiviste non négligeable), se cristallise aujourd’hui. Loin d’être unique, le cas du complotisme semble faire écho à d’autres processus similaires autour de la question des sectes, de disciplines comme la criminologie, ou de concepts comme ceux de populisme, d’insécurité, ou plus récemment de radicalisation. La question du complotisme fait ainsi écho à celle des rapports entre champ académique et champ politique, à la légitimation scientifique des arts du gouvernement, et au monopole de certification des informations – à la « véridiction » – du pouvoir.

L’ancrage social et politique d’un phénomène

Dans la critique qui en est faite aujourd’hui, prévaut ensuite une appréhension du complotiste comme relevant des classes populaires, de personnes avant tout caractérisées par leur absence de ressources, cognitives, culturelles ou politiques. Largement considéré comme un symptôme d’irrationalité des masses, le complotisme est communément abordé comme un négatif de la figure de la « foule électronique intelligente » qu’avaient promu les pionniers de l’internet, quand il n’est pas abordé plus largement comme un dérivé de la culture populaire dans son ensemble, ou encore le symptôme d’un rapport de défiance envers les élites (politiques, journalistiques ou scientifiques).

Mais ce constat communément admis relève bien plus d’hypothèses que de solides analyses statistiques ou ethnographiques (encore rares mais qui tendent à démontrer une réalité sensiblement plus contrastée). Le « dominocentrisme » de l’analyse sur le complotisme est patent : souvent interprété comme un symptôme de défiance des classes populaires envers les élites, il relève plutôt d’une inquiétude de ces mêmes élites vis-à-vis du peuple. Ce que le terme de « populisme » dans les années 1980-90 faisait déjà ressortir, celui de complotisme le prolonge à partir de nouvelles préoccupations : l’usage populaire du web et la nouvelle économie de l’information qu’il provoque, ou encore l’essor de « savoirs profanes » qui revendiquent une place face aux « savoirs experts ».

À trop assigner le complotisme, a priori, à certaines catégories de la population, on pourrait oublier les formes sophistiquées, euphémisées et légitimées qui ont cours dans les classes éduquées ou dans l’agon politique et qui dessinent un autre complotisme moins visible. Ce faisant, on néglige également la dimension politique du phénomène, que ce soit l’éventuel ancrage idéologique des complotistes, mais aussi l’usage stratégique de ces récits par des acteurs politiques plus légitimes (et dans quelle mesure ces récits font aussi dans cet espace social l’objet de « croyances »). L’usage stigmatisant du complotisme trouve ainsi largement sa place dans les controverses autour des interventions publiques des « rouges-bruns » ou à propos du “confusionnisme idéologique”, notamment au sein du débat public en France.

Although « Conspiracism » has been studied so far through cultural studies or psychology, the subject has rarely been addressed by political scientists. Despite all the attention the newspapers paid to this phenomenon in France in the past years, and the recent launching of a massive official campaign by the government against it, political science in France has barely tackled the issue. A sharp contrast with the growing body of “conspiracy studies” works that has been published recently in English. It must be said firstly that « Conspiracism » – which is coined indifferently « complotisme » or « conspirationnisme » in France – does not appear as a real concept. Indeed « Conspiracism », far from being scientifically constructed, holds a position of wide and all-embracing concept. Debates on conspiracism encompass other contemporary concerns about surges of antisemitism, distrust towards institutions or the media, political populism on the web, and developments within the far-right scene. But the concept in itself remains undetermined and blurry, thus leading to a certain discomfort for social scientists. As such, they continuously demonstrate a reluctance to use the word, as well as studying the phenomenon in itself.

The career of a blurry concept

« conspiracism » is a theoreticaly blurry category, used as a stigma against people who create and share « fake beliefs ». As such, it documents more about the people who use it than those it refers to. Hence, it seems difficult to study « conspiracism » without a mirroring approach on « anti-conspiracism » campaigns.

This raises the question of the construction and circulation of the idea of conspiracism. A story that stretches along several bourdieusian’s fields to become a public problem involving scholar, journalists and politicians. Furthermore, it is increasingly related to the establishment of a particular knowledge, which is endorsed and fostered by the State, and draw on the scientific legitimacy of some actors within (or rather on the frontiers of) the academic field. Far from being unique, the case of conspiracism echoes other similar processes in the study of sects, debates around controversial fields like criminology, or other concepts like “populism”, “insecurity”, or “radicalization”. Hence, the study of conspiracism leads to broader debates about the relations between the academic and political field, as well as the scientific legitimization of governmental arts.

Questioning the social and political anchorage of conspiracy theories

Critics of conspiracism share an appreciation of the problem as rooted in popular classes, and their destitution of cognitive, cultural and political resources. Part of the problem lies inside debates about masses’ irrationality. For instance, conspiracism often relates to the letdown of Internet pionners’ vision (the “wisdom of electronic crowds”) to its exact adverse, an apocalyptical vision of the web. It also appears as a by-product of popular culture (music, series, etc). Finally, it emerges as symptomatic of growing distrust towards elites of any kind (whether in politics, media, or science).

Though, this common assumption draws heavily on hypotheses rather than grounded statistical or ethnographic analyses. Whereas it is usually dealt with as a symptom of popular classes’ mistrust towards elites, it relies most of the time on the elites’ concern with these classes. While prolonging what “populism” has already raised as sources of concern in the 1980 and 1990s, conspiracism encompasses also renewed worries: popular and deviant use of the web, fragmentation of informations it has caused, and rise of “common knowledges” aside those of experts and scientific.

However, it would be overly unfruitful to assign the use and belief in conspiracy theories only to some limited part of the population. Its sophisticated, euphemized and legitimized forms prevail also in educated classes or the political agon and hence point to another less known conspiracism. So far, political dimensions of the phenomenon has been neglected, and parts of the phenomenon remained understudied: the ideological anchorage of conspiracists, the strategic use of conspiracy theories by legitimate political actors, the beliefs that educated classes and political actors have towards conspiracies and conspiracy theories. Finally, Conspiracism has been a widely used stigma in some recent controversies – for instance around the “red-brown alliance”, Dieudonné, Alain Soral, etc. As such it echoes a lot of contemporary political debates in France.

Philippe Aldrin (Sciences Po Aix, CHERPA) et Pierre France (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne CRPS/CESSP), Introduction : Jalons pour une sociologie politique du conspirationnisme

Axe 1 / Informer au mépris du complot
Discutant : Jérémie Nollet (Sciences Po Toulouse, LaSSP)
Coralie Le Caroff (Université Paris 2 Panthéon-Assas, CARISM) et Mathieu Foulot (Programme d’éducation critique aux médias, Rectorat de Versailles), Les théories du complot et leurs adhérents : approcher les usages en ligne des arguments conspirationnistes

Paul Guille-Escuret (Aix Marseille Université, SESSTIM – INSERM-AMU), Clément Alapetite (EHESS, l’EHESS et ENS Cachan) et Jeremy Ward (SESSTIM – INSERM – AMU et LIED – Université Paris Diderot), « Je ne suis pas conspirationniste, mais… ». Démarcations et légitimités au sein des groupes critiques des vaccins

Axe 2 / Militer avec/pour le complot
Discutant : Joël Gombin (Université de Picardie Jules-Verne, CURAPP)

Simon Massei (I.E.P de Strasbourg & Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS), Catholiques et musulmanes face à la « théorie du genre » : contribution à l’étude des ancrages sociaux de l’adhésion aux « théories du complot »

Pierre France (I.E.P d’Aix & Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS) et Alessio Motta (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS), En un combat douteux. Engagement et disqualification dans l’association ReOpen911

Coralie Le Caroff (Université Paris 2 Panthéon-Assas, CARISM) et Mathieu Foulot (Programme d’éducation critique aux médias, Rectorat de Versailles)

Les théories du complot et leurs adhérents : approcher les usages en ligne des arguments conspirationnistes
Souvent décrit comme irrationnel, socialement homogène et flirtant avec les idéologies politiques extrêmes, le public des adhérents aux théories complotistes fait paradoxalement l’objet de nombreux fantasmes mais de peu de travaux empiriques. Le rôle d’Internet et des réseaux sociaux dans la propagation de ces discours est également souvent pointé, sans que des recherches fouillées ne permettent aujourd’hui d’accéder aux usages effectifs des dispositifs numériques et aux modalités d’adhésion des individus sensibles aux arguments conspirationnistes.
Afin d’approcher une réception en toute hypothèse plus hétérogène qu’il n’y paraît, la communication présentera les premiers résultats d’une observation en ligne de la participation, sous forme de commentaires et de partages, autour de posts publiés sur une sélection de chaînes Youtube et de pages Facebook relayant des arguments complotistes (Egalité & Réconciliation, Réseau International, Russia Today France, MetaTV). Cette observation est assortie d’une enquête par entretiens semi-directifs réalisés auprès de commentateurs ou d’individus qui consultent régulièrement ces sites afin de saisir les significations sociales et politiques de ces pratiques.

Conspiracy theories and their adherents: approaching online uses of conspiracy discourses
Often described as being irrational, socially homogeneous and flirting with extreme political ideologies, the audience for conspiracy theories is subject to many fantasies. However, these assumptions paradoxically lack of empirical work. The role of the Internet and the social networks in the propagation of conspiracy theories is also frequently pointed out, as no existing detailed research considers the actual use of digital communication tools and how everyone agrees with these ideas.
Uses are more heterogeneous than it appears. To validate our hypothesis, the presentation will give the first results of an online observation of the participation in form of comments and sharing, around posts published on a selection of YouTube channels and Facebook pages relaying conspiracy arguments (Égalité & Reconciliation, Réseau International, Russia Today France, MetaTV). This observation comes with an investigation using semi-structured interviews with commentators or individuals regularly visiting those websites in order to grasp the social and political meanings of these practices.

Paul Guille-Escuret (Aix Marseille Université, SESSTIM – INSERM-AMU), Clément Alapetite (EHESS, l’EHESS et ENS Cachan) et Jeremy Ward (SESSTIM – INSERM – AMU et LIED – Université Paris Diderot)

« Je ne suis pas conspirationniste, mais… ». Démarcations et légitimités au sein des groupes critiques des vaccins
Comme l’ont noté plusieurs sociologues, le terme de « complotiste » (ou « conspirationniste ») constitue une étiquette stigmatisante utilisée par une variété d’acteurs pour décrédibiliser leurs adversaires dans différentes situations de lutte politique (Bratich, 2008; Fassin, 2011; Harambam & Aupers, 2015; West & Sanders, 2003). L’utilisation de cette étiquette participe à la fixation de normes relatives aux manières correctes de formuler une critique politique et ces normes et étiquettes deviennent elles-mêmes des objets de conflit politique dans la mesure où elles participent à limiter l’accès de certains acteurs aux arènes politiques les plus légitimes et aux ressources qui leurs sont associées. Dans ce papier, nous mobiliserons les outils de la sociologie de la déviance pour approcher le « conspirationnisme ». Plus précisément, nous nous intéresserons à la manière dont cette étiquette est concrètement mobilisée par une variété d’acteurs pour délégitimer leurs concurrents et, en creux, présenter des gages de leur propre légitimité et comment les acteurs soumis à ces opérations de marginalisation tentent de contourner et de renégocier cette labélisation.
Cette question sera approchée à partir du cas de la vaccination. Ce cas est particulièrement fécond pour cette perspective dans la mesure où la dénonciation des « antivaccins » combine le plus souvent une attaque de la crédibilité scientifique de ces acteurs à celle de leur crédibilité politique. Or, dans un contexte où la Science et les technologies se voient placer au cœur des controverses politiques contemporaines, et, symétriquement, où la crédibilité politique s’ancre dans la démonstration d’une crédibilité scientifique par le biais du recours aux experts, ces deux formes de crédibilité ne peuvent se voir analyser séparément.
Notre analyse reposera sur deux types de données recueillies récemment (durant l’année 2016). Le premier jeu de données est constitué du contenu de plus de 70 sites présentant une critique de la vaccination ou d’un vaccin en particulier, des liens entrants et sortants de ces sites et les reliant à la fois aux autres sites de cette « communauté » mais aussi à une variété de sites qui permettent d’en dessiner les « frontières » et de les situer politiquement et culturellement. Le deuxième jeu de données est constitué de tous les contenus traitant de la vaccination publiés sur Twitter entre le 6 avril 2016 et le 1er janvier 2017.
Notre approche sera principalement qualitative, même si des analyses quantitatives seront mobilisées pour interpréter et discuter nos résultats (notamment une analyse de réseau pour les sites internet). Nous nous intéresserons aux différentes manières dont l’étiquette « conspirationniste » est mobilisée publiquement pour délégitimer les propos d’un acteur (sur un fil de réponses sur twitter, pour dénoncer l’action d’un groupe concurrent…), par qui, les conceptions de la légitimité politique qu’elles impliquent et comment les acteurs répondent à ces accusations. Surtout, nous verrons comment ces accusations politiques s’articulent à des conceptions du fonctionnement effectif et idéal de la Science.

« I’m not a conspiracy theorist, but… ». Boundaries and legitimacies within groups critical of vaccines
As noticed by some sociologists, the word « complotiste » (or « conspirationniste ») constitutes a stigmatizing label used by various actors to discredit their opponents in various situations of political struggle (Bratich, 2008; Fassin, 2011; Harambam & Aupers, 2015; West & Sanders, 2003). The use of this label participates to the setting of norms about the proper ways to formulate a political criticism and these norms and labels become themselves the objects of political conflicts as they participate, for some actors, in an access restriction on the most legitimate political arenas and its associated resources. In this communication, we will use concepts from sociology of deviance in order to address « conspiracy theories ». Specifically, we will investigate the ways this label is concretely mobilised by a variety of actors to delegitimise their competitor and, by extension, to testify their own legitimacy and how the actors submitted to those marginalisation processes try to bypass or to renegotiate this labelisation.
This question will be examined through vaccination controversies. This case is especially fertile in this perspective as the denunciation of the « antivaccines » often combines an offensive against the scientific credibility of the actors with the one against their political credibility. In a context where Science and technologies are placed at the centre of contemporary political controversies, and, symmetrically, where political credibility roots in the display of a scientific credibility by the consultation of experts, this two forms of credibilities can not be analyzed separately.
Our analysis will stand on two types of data gathered recently (during 2016). The first dataset is composed of the content of more than 70 websites which carry critics against vaccination or a vaccine in particular, the incoming and outbound links of those sites which connect them both to the other sites of this « community » and to a variety of sites that allow to shape its boundaries and to identify them politically and culturally. The second dataset gathers the contents related to vaccination published on Twitter between 6 april 2016 and 1 january 2017.
Our approach will be mainly qualitative, even if some quantitative analysis are going to be mobilised to read and discuss our results (including a network analysis for the websites). We will examine the different ways in which the label « conspirationniste » is mobilised publicly to delegitimise the statements of an actor (on a Twitter thread, to report the action of a group of opponents…), by who, the conceptions of political legitimacy they carry and the ways the actors respond to these accusations. Notably, we will see how those political accusations combine with conceptions of the actual and ideal functioning of Science.

Simon Massei (I.E.P de Strasbourg & Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS)

Catholiques et musulmanes face à la « théorie du genre » : contribution à l’étude des ancrages sociaux de l’adhésion aux « théories du complot »
Sur la base d’un corpus de notes ethnographiques et d’une vingtaine d’entretiens menés avec des militantes catholiques et musulmanes engagées contre l’enseignement de la « théorie du genre » à l’école, cette communication s’interroge sur les conditions sociales de déclaration ou de dissimulation de l’adhésion aux « théories du complot ». À rebours d’une analyse folkloriste et misérabiliste largement répandue attribuant l’adhésion à ces théories à une absence de capital culturel et à un faible degré de compétence politique, l’enquête révèle que les militantes musulmanes, loin d’être culturellement démunies, ont presque toutes suivi des études supérieures en premier cycle à l’université voire en classes préparatoires, apparaissent fortement politisées, et exercent ou ont exercé pour certaines des responsabilités politiques au niveau local. Elles ont néanmoins en commun d’avoir vu leurs projets universitaires et/ou professionnels contrariés à un moment donné de leur carrière, et d’occuper souvent des positions déclassées au vu de leur niveau de diplôme, au contraire des militantes issues de la bourgeoisie catholique qui, plus diplômées encore, occupent des postes ajustés tout à la fois à leur niveau d’étude et à leurs aspirations, et souscrivent à des variantes euphémisées ou dissimulées des dites « théories du complot ».
Partant de ce constat, cette communication défend l’hypothèse que l’explication de l’adhésion publique de ces femmes à certaines « théories du complot » ne réside pas tant dans leurs origines populaires, le volume ou la structure de leurs capitaux, que dans le décalage observable entre leur niveau de diplôme et leur position socio-économique.

Catholic and muslim women’s positions on « gender theory » in France : a contribution to the understanding of the subscription to conspiracy theories
On the basis of a body of ethnographic data and a twenty interviews conducted with catholic and muslim women opposed to the teaching of « gender theory » at school, this paper seeks to interrogate the social conditions under which the subscription to conspiracy theories is declared or withheld. Countering a folklorist approach explaining the subscription to these theories by a low level of educationnal attainment and political incompetence, the survey shows that the muslim activists, far from being culturally impoverished, pursued higher studies for the majority of them, are highly politicized, and have or had political responsabilities at a local level for some of them. However, unlike the catholic activists, even more graduated and occupying gainful positions and suscribe to concealed variants of conspiracy theories, the muslims have seen their educational or professional aspirations thrawed at some point or another.
On this basis, this paper defends the hypothesis according to which the explanation of the declared subscription of these muslim women to conspiracy theories doesn’t lie in their common popular origins or their level of qualification, but in the gap seen between their level of schooling and their social status.

Pierre France (I.E.P d’Aix & Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS) et Alessio Motta (Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP-CRPS)

En un combat douteux. Engagement et disqualification dans l’association ReOpen911
Le « complotisme » bien qu’on lui attribue souvent cette caractéristique, est loin d’être une idéologie unifiée. C’est surtout un label qui se déploie dans un espace de luttes, aussi bien entre les mouvements complotistes eux-mêmes que vis-à-vis de leurs adversaires. C’est ce que nous montrerons en présentant une histoire de l’association française ReOpen911, basée sur une étude de son site et de son forum en ligne, sur une observation de ses événements et une série d’entretiens. ReOpen911 est fondée en 2006 par des militants proches de l’altermondialisme. Mais elle fait progressivement face à l’appropriation des dénonciations des « versions officielles » du 11 septembre 2001 par des mouvements d’extrême droite, et à la construction du complotisme comme problème publique. La gestion du stigmate qui en résulte affectera profondément les débats et l’activité des militants de l’association qui, dans les dernières années, seront plus occupés à répondre aux articles de presse sur le complotisme qu’à approfondir le sujet du 11-Septembre.

In Dubious Battle. Activism and Disqualification in the French 9/11 Truth Movement Org.
Although sometimes subsumed as an ideology, ‘conspiracism’ is indeed far from being coherent and unified. It appears rather as a label, reflecting a space of struggles between different ‘conspiracist movements’ as well as between them and their ‘anti-conspiracist’ opponents. Based on an extended study (website and online forum, observation of its events and a series of interviews) of the french association ‘ReOpen 911’, this paper will show the story of this movement often coined as ‘conspiracist’, from its creation in 2006 to the present days. This study offers a rare opportunity to show how ‘ugly’ movements are coping with their stigmatas. Originally founded by activists close from ‘alter-globalization’ movements and rethorics, ReOpen911 gradually had to face the competition of far-right movements for the leadership of ‘truth movements’ in France, along with the opposition of emerging “anti-conspiracist” campaigns which targeted them. As such, the main activity of ReOpen911 has evolved from the study of 9/11 to a battle, both internal and external, against accusations of being ‘conspiracists’.

Mercredi 12 juillet 2017 9h00-13h00

ALAPETITE Clément calapeti@ens-paris-saclay.fr
ALDRIN Philippe philippe.aldrin@sciencespo-aix.fr
FOULOT Mathieu
FRANCE Pierre pierre.france@zoho.com
GUILLE-ESCURET Paul paul.guilleescuret@ens-lyon.fr
GOMBIN Joël joel.gombin@gmail.com
LE CAROFF Coralie coralie.lecaroff@gmail.com
MASSEI Simon simonmassei@hotmail.fr
MOTTA Alessio alessiomotta@yahoo.fr
NOLLET Jérémie jeremie.nollet@sciencespo-toulouse.fr
WARD Jeremy jeremy.ward.socio@gmail.com